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Déployer les passerelles


Une première passerelle pour Martin Berasategui est sans doute son esprit entrepreneur qui le conduit à moins de 20 ans à demander un prêt bancaire pour ouvrir son premier restaurant, Bodegon Alejandro.
Il a besoin d’une caution bancaire. Tous les interlocuteurs le renvoient sur son père ou sa mère. Avec pudeur, il répond : « Je ne veux pas les déranger. » Un berger d’Igueldo, Eusebio, qui lui livre des salades, des fromages, des tomates, lui demande ce qui ne va pas, découvre le problème et se porte aussitôt caution. La carrière est lancée, elle ne s’arrêtera pas. Martin Berasategui a retenu la leçon et il contribue activement à l’émergence de nouveaux talents comme au Mugaritz. Il a ouvert de nombreux restaurants qu’il a ensuite transmis à de jeunes chefs pour qu’ils volent de leurs propres ailes : « Mais qui va réussir dans ce pays, si personne ne te donne un coup de main. »

Une autre passerelle est l’importance de l’équipe.
Celle de son restaurant, dont il présente avec fierté les femmes et les hommes clés, mais aussi celle des paysans, bouchers, ramasseurs de champignons. Il les traite comme sa propre équipe : « Il faut soigner le producteur. » Il s’assure ainsi d’avoir toujours les meilleures matières premières. Pour lui, l’équipe est une légion d’enthousiastes, guidés par un objectif bien défini : « mettre le convive KO de pure jouissance, ordre et action ».

Enfin, la passerelle banc d’essai.
Ce banc est une véritable passerelle qui organise le processus de création, la R&D de Martin. Si comme dans tous les grands restaurants le quatuor entrée, poisson, plat, dessert est respecté, Martin ajoute le banc d’essai qui est son laboratoire et qui lui permet d’expérimenter chaque jour, depuis trente-cinq ans. Il y apporte un sérieux, une discipline et une rigueur impressionnante. Derrière le moindre détail de chaque nouvelle recette formalisée, un travail énorme est parti à la poubelle. Chaque réussite concrétise une étude, un investissement personnel et le travail de toute une équipe.


À travers cette illustration des chefs cuisiniers comme créateurs de monde, nous avons voulu montrer que chaque métier, chaque personne dans ses activités, professionnelles ou non, a la possibilité de tirer parti de son environnement et de construire un monde, son monde.
Nous considérons que ce Monde voulu devient une réussite si et seulement si d’autres personnes veulent le rejoindre, y entrer. Pour cela, il faut penser et agir : concevoir et déployer des passerelles efficaces, durables.

Pour finir le mieux est sans doute pour celui qui passe par San Sebastain de s'arreter chez Martin !

Laurent Dugas
Décrypter le Monde actuel


Pour un chef, décrypter le Monde actuel signifie sans doute parvenir à une compréhension fine des fondations de son métier. Cela, afin de pouvoir s’en détacher ensuite. Martin Berasategui a la cuisine dans le sang depuis l’enfance, il a commencé à cuisiner à 14 ans avec sa mère et sa tante au cœur du vieux San Sebastian. Au cours de ses années de formation, il a acquis la rigueur requise pour obtenir des résultats en cuisine. Pour lui, plus que toute technique ou talent, rien n’est plus important que la discipline de travail. Il a aussi appris l’importance d’une bonne matière première et celle de créer une relation de proximité avec les éleveurs, maraîchers et poissonniers. C’est sur ces bases qu’un grand chef construit sa technicité et sa sensibilité.


« Un poivron, deux oignons, un jet d’huile et au feu… remuez… en faisant bien attention à ce que cela n’attache pas au fond ; ne soyez pas impatient et attendez un peu, cet endroit est comme les bons plats, il faut le savourer sans laisser de miettes, de la première à la dernière bouchée, et celle-là, c’est la première. Bon appétit ! »

C’est avec ces mots que Martin Berasategui accueille ses clients dans son restaurant de Lasarte au Pays basque espagnol. Chef trois étoiles Michelin depuis plus de sept ans, Martin est le deuxième cuisinier espagnol derrière le mondialement connu Adria Ferran, El Bulli, pape de la cuisine moléculaire

Comment interpréter la carrière d’un grand chef cuisinier à la lumière des mondes ? Qu’est-ce qui permet de dire que tel ou tel chef est un créateur de monde ou pas ?

Après une première série de messages dans ce blog qui vous faisait découvrir les Mondes de plusieurs chefs cusisiniers, j'ai choisi de zoomer sur Martin que j'ai pu rencontrer et dont j'ai apprécié le talent à plusieurs occasions.
Nous allons découvrir ensemble si Martin est un créateur de Monde à travers trois messages :

a) capacité à décrypter le Monde actuel
b) capacité à concevoir un Monde voulu
c) capacité à déployer les Passerelles

Rendez-vous Lundi prochain. je vous laisse saliver !

Laurent Dugas
Nous finissons notre trilogie sur les Mondes des chefs cuisiniers ... pour mieux rebondir ensuite pour analyser dans quelle mesure un grand chef est le créateur d'un monde auqeul nous voulons appartenir

Le monde industriel comme pérennité de leur grandeur


Si tous n’ont pas sauté le pas et préfèrent rester dans une expression artisanale localisée dans un lieu unique, d’autres se risquent à démultiplier leur savoir faire. « En véritable Chef contemporain, Alain Ducasse est tout à la fois chef de cuisine, chef d'entreprise, chef d'équipe et chef d'école, chef des relations publiques et grand communicateur, gérant du personnel, éveilleur de talents, éducateur et formateur ». Il y a bien sûr une logique marchande forte dans la mise en œuvre de ces talents et dans la logique financière qui les supporte. Mais tout cela est aussi au service d’un système qui est performant car industriel. « Cela fonctionne » et la marque des grands chefs qui ont fait ce choix « industriel » ; il pourra alors sans doute leur survivre.

Pour aller plus loin, proposez-nous un grand chef a décrypter, nous seront ravi de nous rapprocher de lui !

Pour démarrer découvrez prochainement le monde d'un très grand chef basque (du sud), Martin Berasategui

Laurent Dugas
Le monde de l’inspiration comme révélateur de leur grandeur

La sensibilité du chef s’exprime dans une vraie vision, point de départ de son processus créatif. Le point critique de l'innovation n'est pas la technique mais la sensibilité et la perception. Le travail de création des chefs est complexe et personnel : c'est un processus de réinterprétation des traditions gastronomiques, à la lumière des expériences du chef, de sa sensibilité et de son exposition au monde.

Cette recherche permanente de créativité est nourrie par les rencontres avec l’environnement. « Je consacre beaucoup de temps à la recherche mais toujours dans un registre traditionnel français explique Eric Briffard. Pour sa part, Yannick Alleno (Le Meurice) conçoit plus de 100 nouvelles créations par an. La recherche est permanente, indique-t-il. La plupart des chefs ont étendu leur culture des produits, techniques et traditions culinaires à d'autres pays au cours de leurs voyages, de leurs rencontres. La réunion de produits et de techniques différentes est une source de créativité.

L'inspiration des chefs se nourrit également de la vie quotidienne. C'est un aspirateur, dit Gérard Boyer de Paul Bocuse qui, en déplacement à New York, photographie les vitrines des magasins Gap, dont l'agencement et les couleurs le séduisent. Cet état d'alerte permanent est caractéristique de la manière d'être des grands chefs.
Chaque grand chef a un style, son style. L’objectif d’un grand chef est de créer une vision, de la faire comprendre et de la partager, tant avec son équipe en cuisine, en salle avec ses clients, que dans les guides culinaires avec les critiques. Plusieurs mondes de référence se rencontrent dans l’univers des chefs étoilés. Mélange savoureux de tradition et de création, le monde des grands chefs est une combinaison complexe entre plusieurs mondes.

Nous vous proposons de décrypter leur monde à travers une série de messages

Le monde domestique comme socle de leur grandeur

Les grands restaurants forment un secteur artisanal, utilisent des techniques et des produits souvent anciens. Le déroulement du repas, le service reposent sur des traditions codifiées. Les chefs se nourrissent tout d’abord du passé, des racines de la gastronomie : un savoir qu’ils ont acquis par un travail acharné et un long apprentissage dans les cuisines de leurs aînés, pour forger une maîtrise de leur métier de cuisinier. Quel que soit leur style, ces grands chefs portent souvent au pinacle la pérennité de la cuisine française. Pour tous, le plus important, c’est la transmission. « C’est toujours une fierté de voir un de ses seconds devenir grand chef » reconnaît Éric Briffard (le V).

L’organisation en cuisine est hiérarchisée et presque militaire. Les rôles et les responsabilités sont définis et respectés. Celle de Philippe Gauvreau, à La Rotonde de Lyon, comprend 16 personnes et respecte la hiérarchie traditionnelle avec cinq chefs de partie (entrées froides, viandes, légumes, poissons et pâtisseries) assistés de demi-chefs et de commis. Le chef transmet des ordres précis, auxquels un « Oui chef ! » vaut accusé de réception.